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Émile-Arthur Thouar

Émile-Arthur Thouar  (1853 – ?) sait tenir son lecteur en haleine. Parti à la recherche des survivants de la mission Jules Crevaux (cf. ci-après) et pour enquêter sur les causes de la disparition de l’explorateur, il va, avec le soutien des différents gouvernements frontaliers du Chaco, mener trois expéditions successives afin de développer une voie commerciale entre la Bolivie et l’Argentine. Des conditions de survie extrêmes, sans eau ni vivres, les conflits avec les tribus indiennes riveraines, vont transformer ce projet en un véritable enfer.

Novis met en paquet ses albums de croquis, j’en fais autant de mes carnets de voyage, et nous les chargeons sur notre dos. Nous adressons nos adieux au monde civilisé. J’enfouis au pied d’un arbre une note portant la date et l’heure de notre mise en route. Chacun avancera sans se préoccuper de ceux qui tomberont à la peine ; à l’endroit où l’abandonneront ses forces, il grattera de son couteau l’écorce d’un arbre pour y tailler ses initiales, si possible !

 



Ce que raconte ce livre :

Avant-propos
Voyage à la recherche des restes de la mission Crevaux

En quête d’un projet de route :
I – Dans le delta du Pilcomayo 31 juillet – 13 décembre 1885
II – De Buenos Aires à Sucre 26 février – 20 juillet 1886
III – Dans le Chaco boréal 2 décembre 1886 – 18 novembre 1887
Table des illustrations

MASSACRE DE JULES CREVAUX D’APRÈS LES DIRES D’UN CHEF TOBA

En 1886, M. L.-D. Wagner fondait dans la République Argentine une colonie sur les bords du Rio Trajadero, affluent d’une petite rivière qui se jette dans le Parana, et qui passe à Resistencia en face de Corrientes. Quelques indiens employés dans la colonie travaillaient dans les « Obrajas », exploitations forestières ; parmi eux, un Toba, auquel la qualité de « Capataz » avait été conférée, était venu avec toute sa petite tribu composée d’individus de haute taille et à grands pieds. Ils étaient tatoués en bleu  sur la figure et portaient une grande matraque ou massue d’à peu près un mètre cinquante à un mètre soixante-dix de haut, en bois de fer, terminée par une boule sculptée en plein bois.
Ce chef Toba était alors un homme d’une cinquantaine d’années à l’aspect doux ; il comprenait l’espagnol et le parlait un peu, car il avait fait des séjours assez longs dans les colonies de pénétration du haut Parana. Il raconta plusieurs fois à mon frère qu’il avait été le premier à frapper Crevaux d’un coup de massue sur la nuque. Il aurait été poussé à agir ainsi par les missionnaires boliviens qui lui auraient dit : « Un blanc viendra bientôt pour vous jeter le mauvais sort, il se présentera sans armes, mais lui et sa troupe agiteront des branches vertes pour exciter les Esprits de Mal contre vous. »
Crevaux avait laissé entendre avant de quitter Buenos-Aires, qu’il agirait avec les Tobas de même façon qu’avec les indiens de l’Orénoque. Il avait été cependant averti par un Français fort au courant des mœurs des indiens du Chaco qu’il allait se trouver en face d’adversaires bien différents, et qu’il ne fallait pas se fier à eux ni quitter les embarcations sinon en force supérieure et bien armé. Néanmoins sans tenir compte de cet avis, il commit l’immense imprudence de descendre à terre sans armes, ne laissant à bord qu’un cuisinier et un marin, homme d’une trentaine d’années.
Le chef Toba racontait que lui et les siens avaient entouré les blancs qui venaient vers eux en agitant des rameaux et que, tout à coup, tous ensemble ils avaient frappé les étrangers. Pour sa part, il se vantait, à tort ou à raison, d’avoir porté un coup terrible au chef blanc, avec la massue qu’il avait encore en sa possesion et qu’il montrait complaisamment. Questionné sur le motif qui avait pu pousser les Tobas à massacrer des blancs inoffensifs, ses réponses étaient plus qu’embarrassées et il sera à jamais impossible de connaître l’exacte vérité à ce sujet. Un point seul demeure certain, c’est que les Tobas furent excités et poussés au massacre ; le furent-ils par les pères missionnaires boliviens, comme le bruit s’en est répandu depuis dans l’Amérique du Sud avec persistance et comme les propos du chef Toba le feraient croire, ou bien par les autorités du pays qui, en 1882, sur les frontières de l’Argentine, de la Bolivie et du Paraguay, comptaient dans leurs rangs des gens peu recommandables, suspects d’entretenir avec les Tobas quelque commerce illicite qu’ils auraient craint de voir dévoilé? C’est ici un point de l’histoire de la civilisation, que la nuit la plus obscure enveloppe encore.

Après le massacre, le jeune marin demeuré à bord redescendit le Pilcomayo à la nage en se nourrissant de fruits, de racines et de poissons : il arriva à demi-mort en face de l’Assomption dans le Paraguay. Il a laissé un récit du massacre et de sa merveilleuse descente du Pilcomayo qui est encore un sujet d’étonnement pour les populations Paraguayennes. Le cuisinier du bord aurait également échappé à la mort et serait arrivé sain et sauf en Bolivie.

(source « Persée » d’après Wagner L-D in Journal de la société des Américanismes. Tome 7-1-2, 1910. Pp 121-122.)